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L'alexithymie : quand on n'arrive pas à identifier ses émotions

Publié le 27 septembre 2026

Homme au regard neutre et perplexe pendant que sa compagne lui parle avec émotion sur le canapé

« Qu'est-ce que tu ressens ? » Pour certaines personnes, cette question simple est un vrai casse-tête. Elles savent qu'il se passe quelque chose, une gêne, une tension, un mal de ventre, mais sont incapables de dire si c'est de la tristesse, de la colère ou de l'angoisse. Leur entourage les trouve parfois froides ou distantes, alors qu'elles ne manquent pas de sensibilité : elles manquent surtout de repères pour lire ce qu'elles vivent. Ce fonctionnement porte un nom : l'alexithymie.

Qu'est-ce que l'alexithymie ?

Le terme a été proposé dans les années 1970 par le psychiatre américain Peter Sifneos. Il vient du grec et signifie littéralement « absence de mots pour les émotions ».

L'alexithymie désigne une difficulté à identifier, à distinguer et à exprimer ses émotions. Ce n'est ni une maladie ni un diagnostic psychiatrique, mais un trait de personnalité, présent à des degrés divers chez chacun. Les études estiment qu'environ une personne sur dix présente une alexithymie marquée, un peu plus souvent chez les hommes.

Il est important de le souligner : les personnes alexithymiques ressentent des émotions. Ce qui leur manque, c'est la capacité à les reconnaître et à les traduire en mots.

Les principaux signes de l'alexithymie

Les chercheurs décrivent généralement l'alexithymie autour de trois grandes difficultés, auxquelles s'ajoutent souvent d'autres signes.

Du mal à identifier ce que l'on ressent

On sent qu'on ne va pas bien, sans savoir pourquoi ni de quoi il s'agit. Tristesse, fatigue, colère ou anxiété se confondent en un malaise diffus.

Du mal à décrire ses émotions aux autres

Même quand on perçoit quelque chose, les mots manquent. Les réponses se limitent souvent à « ça va », « bof », « je ne sais pas ».

Une pensée tournée vers l'extérieur

L'attention se porte sur les faits concrets, l'action, les détails pratiques, plutôt que sur le monde intérieur. Raconter sa journée revient à décrire ce qui s'est passé, pas ce qu'on en a ressenti.

D'autres signes fréquents

  • des émotions vécues surtout par le corps : maux de tête, tensions, troubles digestifs, fatigue inexpliquée ;
  • une vie imaginaire et onirique peu développée : peu de rêveries, de fantasmes, de souvenirs de rêves ;
  • une difficulté à comprendre les émotions des autres, ce qui peut compliquer l'empathie ;
  • des réactions brusques : l'émotion non identifiée s'accumule, puis déborde sans prévenir ;
  • un besoin d'agir plutôt que de parler quand quelque chose ne va pas.

Alexithymie et émotions refoulées : quelle différence ?

Les deux se ressemblent, mais ne sont pas identiques. Refouler une émotion, c'est la ressentir et choisir, plus ou moins consciemment, de ne pas l'exprimer ou de la mettre de côté. Dans l'alexithymie, le problème se situe plus en amont : l'émotion elle-même est difficile à percevoir et à nommer. Les deux peuvent d'ailleurs coexister. Nous parlons du refoulement dans notre article sur les émotions refoulées.

D'où vient l'alexithymie ?

Les spécialistes distinguent souvent deux formes.

L'alexithymie primaire

C'est un trait stable, présent depuis longtemps. Elle résulte probablement d'un mélange de facteurs : un tempérament de naissance, et une éducation dans laquelle les émotions étaient peu nommées, peu accueillies ou jugées inutiles. Un enfant à qui l'on n'a jamais demandé ce qu'il ressentait, ou qui a appris qu'il valait mieux ne pas montrer ses émotions, n'a pas pu construire ce vocabulaire intérieur.

L'alexithymie secondaire

Elle apparaît après un événement : un traumatisme, une période de grande souffrance, une maladie grave. Mettre ses émotions à distance devient alors une forme de protection. Elle peut s'atténuer quand la personne retrouve un sentiment de sécurité.

Des recherches récentes suggèrent aussi que l'alexithymie est liée à une difficulté à percevoir les signaux internes du corps, comme les battements du cœur ou la faim. C'est ce qu'on appelle l'intéroception. Or nos émotions passent d'abord par le corps : quand ses messages sont brouillés, les émotions le sont aussi.

Des liens avec d'autres difficultés

L'alexithymie n'est pas un trouble en soi, mais elle est plus fréquente chez les personnes qui souffrent de dépression, d'anxiété, de troubles somatiques, de dépendances ou de troubles du comportement alimentaire. Elle est aussi plus répandue chez les personnes autistes.

Le lien s'explique en partie simplement : une émotion que l'on ne reconnaît pas est difficile à apaiser. Elle peut alors s'exprimer par le corps, par des comportements ou par un mal-être qu'on n'arrive pas à relier à sa cause.

L'impact sur les relations

Pour l'entourage, l'alexithymie peut être déroutante. Le partenaire a parfois l'impression de ne pas être compris, ou de vivre avec quelqu'un de froid ou indifférent. Les conflits sont difficiles à désamorcer quand l'un ne sait pas dire ce qu'il ressent.

Pourtant, la personne alexithymique n'est pas indifférente. Elle exprime souvent son attachement autrement : par des actes, de la présence, des services rendus. Comprendre ce fonctionnement permet d'éviter bien des malentendus. Certains schémas relationnels, notamment le style d'attachement évitant, s'y superposent parfois ; nous les décrivons dans notre article sur la théorie de l'attachement.

Comment savoir si l'on est alexithymique ?

Il existe des questionnaires utilisés par les professionnels, dont le plus connu est l'échelle d'alexithymie de Toronto, la TAS-20, développée dans les années 1990. On en trouve des versions en ligne, mais leurs résultats doivent être interprétés avec prudence : ils donnent une indication, pas un verdict. Si vous vous reconnaissez dans cet article, en parler à un psychologue permet d'y voir plus clair.

Comment apprendre à mieux percevoir ses émotions

La bonne nouvelle, c'est que la capacité à identifier ses émotions peut se développer, à tout âge. Cela demande du temps et de la pratique, un peu comme apprendre une langue.

Enrichir son vocabulaire émotionnel

Beaucoup de personnes alexithymiques n'ont que quelques mots à leur disposition : bien, pas bien, stressé. Apprendre à distinguer irritation, déception, inquiétude, nostalgie ou soulagement aide à affiner la perception. La roue des émotions est un excellent outil pour commencer.

Écouter son corps

Puisque les émotions passent d'abord par le corps, commencer par là est souvent plus facile. Plusieurs fois par jour, faites une courte pause : où y a-t-il de la tension ? De la chaleur ? Une gorge serrée, un ventre noué ? Notez la sensation, puis demandez-vous quelle émotion elle pourrait signaler.

Tenir un journal des émotions

Chaque soir, notez une situation de la journée, ce que vous avez ressenti dans votre corps, et le mot qui s'en rapproche le plus. Au début, les réponses seront floues. Avec le temps, des liens apparaissent entre situations, sensations et émotions.

Partir du contexte

Quand l'émotion reste insaisissable, le contexte peut aider. Qu'est-ce qui s'est passé juste avant ? Comment une autre personne se sentirait-elle dans cette situation ? Cette démarche indirecte est souvent un bon point d'appui.

Passer par d'autres langages

Dessiner, écrire, faire de la musique, bouger : certaines activités permettent d'exprimer quelque chose avant même de pouvoir le nommer.

Se faire accompagner

Plusieurs approches thérapeutiques aident à développer la conscience émotionnelle, notamment celles qui travaillent sur le lien entre le corps et les émotions ou sur la capacité à comprendre ses propres états intérieurs. Un psychologue peut vous guider selon votre situation.

Toutes ces pistes contribuent à développer ce qu'on appelle l'intelligence émotionnelle, dont la première étape est justement la conscience de soi.

Si un proche est alexithymique

  • évitez les reproches du type « Tu ne ressens rien » : c'est faux, et blessant ;
  • posez des questions concrètes plutôt qu'abstraites : « Tu étais tendu pendant le repas ? » plutôt que « Qu'est-ce que tu ressens ? » ;
  • nommez vos propres émotions clairement, pour lui donner des repères ;
  • reconnaissez ses gestes d'attention, qui sont souvent sa façon d'exprimer son affection ;
  • laissez-lui du temps pour répondre : l'émotion arrive parfois plus tard.

Un langage qui s'apprend

L'alexithymie n'est pas une absence de cœur, mais une difficulté de traduction entre ce que l'on vit et ce que l'on peut en dire. Avec de la curiosité, de la patience et parfois un accompagnement, il est possible d'apprendre peu à peu ce langage intérieur. Chaque émotion reconnue, chaque mot trouvé est une petite victoire, qui rend la relation à soi et aux autres plus riche. Pour aller plus loin, notre guide pour comprendre et gérer ses émotions propose une vue d'ensemble.

Questions fréquentes sur l'alexithymie

L'alexithymie est-elle une maladie ?

Non. C'est un trait de personnalité, présent à des degrés variables chez chacun, et non un diagnostic psychiatrique. Elle est cependant associée plus fréquemment à certaines difficultés, comme la dépression, l'anxiété ou les troubles somatiques.

Une personne alexithymique ressent-elle des émotions ?

Oui. Elle ressent des émotions, parfois intensément, mais a du mal à les identifier, à les distinguer les unes des autres et à les exprimer par des mots. Elles se manifestent souvent davantage par le corps ou par des comportements.

Peut-on guérir de l'alexithymie ?

On parle plutôt de progresser que de guérir. La capacité à reconnaître et à nommer ses émotions peut se développer avec la pratique : vocabulaire émotionnel, attention au corps, écriture, et accompagnement thérapeutique si besoin.

Comment faire un test d'alexithymie ?

Le questionnaire de référence est l'échelle d'alexithymie de Toronto (TAS-20). Des versions existent en ligne, mais le résultat n'est qu'une indication. Pour une évaluation fiable, il est préférable d'en parler à un psychologue.

Cet article a une vocation informative et ne remplace pas l'avis d'un professionnel de santé.

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